Le Musée des Beaux-arts de Beaune

par Laure Ménétrier, Responsable des musées de Beaune.

Ouvert en 18531 grâce à une première collection publique constituée par le bibliothécaire de la Ville de Beaune, Jules Pautet, le Musée des Beaux-arts est d’abord désigné comme un « musée et cabinet d’histoire naturelle ». Rendons dès à présent hommage à Jules Pautet, passionné par le patrimoine et l’histoire de sa ville et qui a su susciter les dons de particuliers, portant ainsi sur leurs fonts baptismaux la Bibliothèque municipale, les collections d’histoire naturelle et celles du musée des Beaux-Arts.

Ce dernier demeure pendant longtemps installé dans l’hôtel de Ville, situé dans l’ancien couvent des Ursulines depuis la fin du XVIIIe siècle : il trouve d’abord place dans l’aile nord puis, dès 1871, dans l’aile sud de l’édifice. En 2002, il déménage dans le site appelé Porte Marie de Bourgogne où il se trouve toujours. Ce bâtiment a été racheté à la maison de vins Calvet par la Municipalité en 1996 afin d’y installer diverses infrastructures culturelles, associatives et touristiques. L’espace muséal est également dédié à accueillir de grandes expositions comme cela fut le cas avec Marie de Bourgogne en 2000, manifestation qui revenait sur le destin tragique de la fille de Charles le Téméraire et héritière du duché de Bourgogne, Trésors des cathédrales d’Europe en 2005 ou plus récemment Dialogues mouvementés. Regard contemporain sur les oeuvres d’Etienne-Jules Marey en 2011 et Félix Ziem. Voyages, impressions et paradoxes en 2012. Les collections du musée sont fidèles à l’esprit des musées de Beauxarts, créés un peu partout sur le territoire français au XIXe siècle : objets archéologiques (site néolithique de la Molle- Pierre, stèles gallo-romaines), peintures avec notamment beaucoup d’oeuvres d’artistes régionaux, sculptures mais aussi objets d’arts variés, mobilier et nombreux documents en relation avec l’histoire locale. Par une jolie facétie du destin, la première oeuvre inventoriée possède une importance hautement symbolique pour Beaune : il s’agit du portrait peint du célèbre beaunois Gaspard Monge (1)1746 – 1818, par Jean Naigeon, qui répondait là à une commande en 1811 du maire de Beaune, Jean-Baptiste Edouard, pleinement conscient de la renommée nationale de Monge (ce portrait se trouvait initialement à la Bibliothèque municipale dont Monge est l’initiateur). On ne pouvait en effet rêver à mieux pour initier la collection du musée ! Monge, qui eut un destin national de mathématicien et d’homme d’Etat, est très bien représenté dans les collections, avec notamment la maquette en plâtre de la sculpture en bronze le pré9sentant et que l’on doit à François Rude, éminent artiste dijonnais. Cette oeuvre majeure du sculpteur est sise place Monge à Beaune depuis 1849. Un autre personnage beaunois ne manque pas d’être évoqué dans le musée : le baron de Joursanvault, notoire collectionneur et mécène beaunois, qui aida Pierre-Paul Prud’hon (1758-1823) lors de ses débuts artistiques ; en témoigne une Allégorie du baron dessinée par le jeune artiste clunisien et datée de 1779- 80. Ce dessin, étude pour un tableau passé en vente en 2005 et acquis par le Musée des Beaux-arts de Dijon, représente le baron entouré de divinités gréco-romaines, Me cure, Vénus, Minerve et Apollon, et d’un génie de la peinture qui pourrait être un autoportrait. Autre fonds important constitué au fil des ans : l’école hollandaise et l’école flamande représentées notamment par des Allégories des éléments (l’eau, l’air, la terre et le feu) de Brueghel de Velours et son atelier (acquises grâce au généreux legs de Paul Chanson en 1974), un paysage italianisant de Dirk Dalens II, trois scènes de batailles du peintre anversois Sebastien Vrancx mais aussi de belles oeuvres anonymes. Parmi cellesci, figure l’huile sur bois Lucrèce (2) : par le contraste entre la finesse du visage de la belle héroïne romaine et la musculature outrancière du corps, ce nu appartient au milieu maniériste flamand de la première moitié du XVIe siècle et ne manque de faire penser par exemple aux oeuvres du peintre Jan Gossaert dit Mabuse dont les sujets religieux ou mythologiques associent souvent cette dimension érotique et ce style maniériste. A l’image de nombreuses autres collections muséales, le musée de Beaune a reçu de multiples dépôts d’oeuvres par l’Etat, essentiellement dans la deuxième moitié du XIXe siècle, oeuvres (pour celles déposées avant 1910) désormais devenues la pleine propriété de la Ville de Beaune, suite aux dispositions de la loi sur les musées de France du 4 janvier 2002. Il en va ainsi pour l’huile sur toile monumentale La mansarde (3) d’Hippolyte Michaud, la sculpture Ondine d’Auguste Préault, et les peintures de Célestin Nanteuil, Jean-Baptiste Nemoz et Jules Richomme. Citons aussi le dépôt exceptionnel fait en 1896 par le Musée national du Moyen-âge – Thermes et hôtel de Cluny, à Paris, de l’huile sur bois La croix vivante (4) et de panneaux flamands présentant des scènes de la Passion du Christ. Un autre point fort des collections est l’orientalisme, mouvement artistique dont la diversité est particulièrement éloquente à Beaune : Darviot, Naigeon, Ziem et d’autres ont chacun leur propre style pour reformuler leur attrait pour ces pays ; le dénominateur commun demeure toutefois l’enchantement pour ces couleurs fortes et cette lumière aveuglante. Est conservée également à Beaune une oeuvre qui illustre cette curiosité pour les civilisations orientales ; il s’agit du Passage de la girafe à Arnay-le-Duc (5) par le peintre animalier Jacques-Raymond Brascassat ; ce dernier représente ici la remontée à pied (ou plus exactement à pattes !) de Marseille à Paris de la girafe offerte au roi Charles X par le vice-roi d’Egypte Mohammad Ali. Arrivée à Paris en juin 1827 et après avoir été présentée au roi, la girafe trouva refuge au Muséum d’histoire naturelle où elle vécut jusqu’en 1845. Ce cadeau diplomatique est à l’origine de cette mode appelée girafomania qui saisit la France entière : gravures, assiettes en faïence, médailles, éventails, papiers peints et autres objets accueillent l’effigie de la charmante girafe ! Les peintres locaux ont bien évidemment toute leur place dans les collections : Félix-Jules Naigeon (1855- 1904), Edouard Darviot (1859-1921), Edouard-Jérôme Paupion (1854-1912), Emile Goussery (1867-1941), Jean-Jean Cornu (1819-1876), Albert Sandier (1848- 1918) et bien sur Hippolyte Michaud (1823-1886). Cet artiste beaunois commença une carrière brillante à Paris, présentant plusieurs oeuvres au Salon, achetées ensuite par l’Etat (les deux oeuvres acquises par l’Etat, Le corps meurt, l’esprit reste en 1853 et La mansarde en 1865, sont aujourd’hui conservées au musée à Beaune). Ces débuts prometteurs ne furent malheureusement pas confirmés, ce qui obligea l’artiste à revenir dans sa ville natale où il occupa le poste de conservateur au Musée des Beaux-arts et où il peignait maints portraits qui lui permirent de subsister. Son oeuvre est à la jonction de plusieurs courants picturaux : si le langage plastique s’inscrit dans le courant académique du XIXe siècle, fondé sur l’étude du nu, le dessin, une touche léchée et le travail en atelier à partir de modèles, l’iconographie et l’empathie du peintre pour ses sujets font immanquablement référence au Romantisme. En outre, Michaud maitrise avec brio les jeux d’ombres et de lumières. Parmi les peintres locaux, il est difficile de passer sous silence celui qui connut la plus grande notoriété tout en faisant très vite oublier ses origines bourguignonnes : nous parlons là de Félix Ziem, artiste passionné par la couleur et les effets de la lumière et qui vécut dans l’éblouissement des paysages lumineux méditerranéens. Né à Beaune le 25 février 1821 et mort à Paris en 1911, cet artiste eut une longue carrière qui donna naissance à une oeuvre protéiforme et immense. Très célèbre et couvert d’honneurs de son vivant, Ziem est essentiellement connu pour ses nombreuses vues de Venise et orientalistes baignées par une lumière chaude et diffuse. C’est malheureusement la multiplication de ce type d’oeuvres, si séduisantes et décoratives mais stéréotypés, qui explique la vision réductrice et monolithique que beaucoup de personnes peuvent avoir de son oeuvre. Or, une partie de son oeuvre est très intéressante au niveau plastique : Ziem est un peintre qui a su marier la réalité et son imaginaire pour créer des oeuvres splendides, colorées, éblouissantes qui subliment et réinventent le réel. Très bon dessinateur et aquarelliste, il excelle aussi dans la traduction picturale de la lumière et des reflets de l’eau. Contrairement à ce que pourrait laisser penser son parcours de nomade et de grand voyageur, Ziem a su rester fidèle à sa ville natale en y revenant à plusieurs reprises et en se montrant généreux à son égard (soutien à des actions caritatives, don d’oeuvres d’art). Et plus essentiellement, dans son sang coulait quelque chose de l’âme bourguignonne : un certain entêtement peut-être et surtout un amour des bonnes choses et de la bonne chère ! Nous ne résistons pas à l’envie de mentionner ici une citation extraite du catalogue raisonné de Pierre Miquel4 et qui évoque la façon dont on parlait du maitre à Nice en 1909 : « On devine à certaines rougeurs subites le sang généreux du Bourguignon, de l’enfant de cette jolie cité de Beaune, célèbre par ses vins et ses ripailles et dont le vieux peintre ne parle qu’avec un respect filial. Il faut le voir s’animer quand on rappelle devant lui les vins célèbres de son pays. Il fait claquer sa langue en connaisseur avec une volupté amusante et murmure les yeux en extase : c’est bon ! C’est bon ! ». Le musée de Beaune possède une quarantaine de peintures de l’artiste ainsi qu’un grand nombre de dessins et un carnet de croquis daté de mai 1872. Les deux premières oeuvres de Félix Ziem entrées dans les collections, le merveilleux Lagune dans la Méditerranée (ou Pêcheurs de Martigues rentrant au port par un coup de Mistral – 6) et Le Môle, proviennent de la générosité même du peintre. L’essentiel provient toutefois du don orchestré par la veuve de Ziem, en 1912, composé de trente et une peintures ! Les sujets des oeuvres peintes et dessinées donnent l’opportunité de retracer l’itinéraire de voyageur de Ziem de l’Orient à la Provence en passant par la Russie et la Hollande avec cependant une très grande prédominance de Venise. Après l’exposition consacrée à ce peintre l’hiver dernier, les collections permanentes ont réintégré le musée qui a rouvert ses portes le 14 juin dernier. Le parcours ayant peu évolué depuis une dizaine d’années, cette réouverture a donné une belle opportunité de renouveler l’accrochage en imaginant de nouvelles thématiques à illustrer et de nouveaux partis-pris scénographiques. Le choix s’est porté sur un double parcours, thématique et chronologique, dont la vocation est de faire dialoguer les oeuvres de façon originale et inédite et d’ouvrir le champ de réflexion des visiteurs. C’est ainsi que plusieurs parties du parcours se proposent de réunir des oeuvres d’époques et de civilisations variées pour mettre en exergue un thème ou une idée-force. 6 – Félix ZIEM, Lagune dans la Méditerranée ou Pêcheurs de Martigues rentrant au port par un coup de Mistral, huile sur toile, 1883, Musée des Beaux-Arts de BEAUNE. Les nouveautés sont présentes dès la première salle d’exposition, réaménagée pour l’occasion et qui expose des peintres originaires de Bourgogne (Ziem, Michaud, Ronot, Bonnotte, Naigeon…). Au centre de cette salle, en guise d’ « intrus bienvenu », figure l’oeuvre en terre cuite Les amoureux (7) de Paul Day, sculpteur contemporain anglais mais vivant en Bourgogne depuis plus de vingt ans. Cette oeuvre, mise en dépôt au musée et version réduite de la sculpture monumentale placée à l’intérieur de la gare St Pancras à Londres, fait écho à l’allée Paul Day située également à la Porte Marie de Bourgogne et accueillant d’immenses hauts-reliefs de l’artiste. Une section aborde l’histoire des collections, permettant aux visiteurs de mieux appréhender le fonctionnement d’un musée et d’observer comment une collection se constitue et s’enrichit au fil du temps. A ce titre, le musée de Beaune peut représenter l’exemple-type des musées de province par la constitution de ses collections : dépôts d’Etat, des dons ou legs de personnalités locales, des achats réguliers, des dépôts de la société savante locale, mais aussi des provenances inconnues qui le resteront pour la plupart sans doute à jamais ! Au sein de cette section, les récentes acquisitions peuvent prendre leur place le temps d’être découvertes par les visiteurs. C’est le cas actue lement de dons récents : Corbeau, sculpture animalière de Michel Couqueberg (8), et une rare Vierge à l’enfant (9) datée de la fin du XIIe siècle – début du XIIIe siècle. Autre section qui fait son apparition : celle intitulée « Des hommes et des dieux » tant la référence aux dieux, divinités diverses et croyances est grande dans les oeuvres du musée. Souvent « réclamé » par les visiteurs, Beaunois ou touristes, un espace du musée est dédié à l’histoire de Beaune et du pays beaunois grâce à quelques objets et oeuvres des collections. Loin de nous la volonté de créer ici un musée d’histoire ; avec toute la part de subjectivité qu’un accrochage muséal offre, la sélection des objets exposés s’est faite tant pour leur rôle de témoins historiques que pour leur beauté et pourra être renouvelée régulièrement. Incontournables dans cette section : les personnalités et monuments historiques beaunois dont la notoriété dépasse -largement- les frontières de la ville : Monge, Ziem, Marey, l’hôtel-Dieu, la collégiale Notre- Dame… Les dernières salles accueillent un accrochage chronologique : les oeuvres sont regroupées par école artistique, ce qui donne aux visiteurs, néophytes ou avertis, les clefs de compréhension d’une istoire de l’art qui demeure pour beaucoup quelque chose de mal connu. Cela permet en outre d’apprécier les points forts des collections : les oeuvres hollandaises et flamandes des XVIe et XVIIe siècles, es oeuvres orientalistes, la quantité non négligeable d’oeuvres de Félix Ziem et d’Hippolyte Michaud… Intégrée à cet itinéraire chronologique, une petite section expose l’évolution du genre pictural qu’est le paysage du XVIIe au XIXe siècle grâce aux oeuvres significatives des collections du musée. S’apparentant à un voyage pictural sur près de deux cent ans et sur plusieurs régions européennes appréciées des peintres (l’Italie, la région parisienne, la Franche-Comté, le sud de la France), cet espace du musée révèle les grandes familles du paysage – le paysage idéal classique du XVIIe siècle, le paysage néoclassique, le paysage réaliste puis impressionniste et réunit notamment des oeuvres de Camille Corot, Félix Ziem et Xavier Bidault. Tout au long de ce nouvel accrochage, le visiteur peut découvrir des objets d’art jamais ou rarement exposés auparavant et qui ont fait l’objet d’une opération de restauration parfois salvatrice. C’est le cas de plusieurs peintures : – Avant le Crime de Jean-Baptiste Nemoz, huile sur toile déposée par l’Etat en 1864, à nouveau exposée au musée après avoir été admirée par le public de l’exposition Crime et Châtiment au Musée d’Orsay en 2010, – La Liseuse (10) attribuée à Jean Raoux, artiste montpelliérain brillamment célébré par le Musée Fabre à Montpellier dans une exposition en 2009-10 ; cette scène de genre, fidèle au nouveau goût du siècle de Louis XV, met en scène une ravissante et gracieuse jeune femme lisant une lettre d’amour. – les oeuvres anciennement présentées dans la salle du conseil municipal, Portique de saint Marc inondé et Les flamants roses de Félix Ziem et Le concert champêtre, charmante scène galante dans l’esprit des oeuvres de Nicolas Lancret. S’ajoutera prochainement à cette liste La Bénédiction de Jacob, attr buée depuis peu au peintre baroque italien Girolamo Troppa (1637 – après 1710), proche du Baciccio. La définition de ce nouveau parcours muséal s’accompagne d’une scénographie qui a été repensée de manière à restituer visuellement les découpages scientifiques et muséographiques validés : nouveaux aménagements et matériels muséographiques, nouvelles cloisons, nouvelles couleurs des murs mais également présentation d’une série de stèles galloromaines dans le couloir d’accès au musée ! Le lecteur l’aura compris : à travers cette métamorphose en douceur du musée des Beaux-arts, le souhait exprimé a été celui d’offrir de nouvelles mises en perspective des collections, d’abolir les frontières et de stimuler le regard et les sens du visiteur. Car les maîtres-mots de la visite d’un musée doivent demeurer curiosité, découvertes intellectuelles et sensorielles et plaisir !

MUSÉE DES BEAUX-ARTS DE
BEAUNE
Porte Marie de Bourgogne
6, boulevard Perpreuil ou 19, rue
Poterne – 21200 BEAUNE
Téléphone03 80 24 56 92
musees@mairie-beaune.fr • www.
beaune.fr